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Eté 2012, Paris > Athènes : “La Délicate”

Une lampe entre les dents est paru en Grèce au printemps dernier. Mes “petites flâneries personnelles” dans la ville avaient cessé depuis un moment. Je continuais cependant à me rendre à pied partout où j’allais. À voir la ville et à l’arpenter avec les yeux et l’allure d’un flâneur.

En ce moment, je suis assis dans un train français qui m’emmène à une vitesse régulière et incroyablement rapide à Paris où je vais prendre l’avion, et j’écris sur mon carnet. C’est mon premier déplacement depuis la rédaction d’Une lampe et je sens que le voyage de retour a déjà commencé. Même ici, à des kilomètres d’Athènes, j’ai l’impression que je pénètre par effraction sur le territoire de ma ville, mais cette fois en tant qu’étranger qui s’introduit par une porte dérobée.

Quand on voyage en train loin de chez soi ou, plus exactement, quand on traverse un pays lointain, l’expérience inédite qui est donnée à vivre est de l’ordre d’une inversion qui va au-delà de la circonstance et du temps. Ce n’est pas seulement qu’on se déplace dans un environnement différent de celui de son pays natal.

 

Ni la campagne qui s’étire entre les villes et les villages qui glissent – presque liquides – de l’autre côté de la vitre du wagon. Ce n’est ni la vitesse, ni le fait que toi, le flâneur – qui avais appris à marcher à pas lents dans la ville que tu connais si bien –, tu t’es retrouvé tout d’un coup transformé en passager, en spectateur, et que le territoire se déploie devant toi généreusement, tel un ruban coloré…

Ce pourrait être le fait que tu es vissé sur ton siège, que ton corps est immobile, que tes jambes n’en peuvent plus et te démangent d’arpenter l’asphalte. Ce n’est pas cela non plus, pourtant. Ni même l’oscillation du wagon qui te berce.

La différence est d’une autre nature. Quelque chose d’impérieux qui attire, je pourrais presque dire qui s’empare de ton attention. C’est cette jeune femme que le hasard a placée sur le siège d’en face ; elle porte un T-shirt rouge qui semble avoir été choisi exprès (sa tenue aurait pu être imaginée par un metteur en scène talentueux) et elle est absorbée (de temps en temps seulement elle te jette un coup d’œil ou elle joue avec la bretelle gauche de son débardeur) dans la lecture d’un livre que tu ne connais pas, qui s’intitule La Délicatesse.

À force de regarder cette “Délicate”, avec ses cheveux noirs, sa montre au bracelet métallique un peu démodée et ses yeux fixés sur son livre, l’instant échappe au réel : il est tout entier saisi dans ce T-shirt rouge que le hasard a fait porter à cette femme – un hasard presque archétypal, mais totalement arbitraire. Et il te revient en mémoire que l’unique et vraie raison qui finalement a fait de toi un écrivain, même si tu n’avais pas encore de projet précis, c’était que la seule chose qui compte, c’est l’infime présence d’une histoire.

Le tissu rouge qui recouvre la poitrine de la jeune femme, le titre du livre imprimé en caractères rouges sur la couverture, la mèche de cheveux noirs, moi qui suis assis en face d’elle, sous le charme, tout cela nous a transformés en matériau propre à la littérature. Nous ne sommes que le prétexte à des mots. Même pas des mots. Le prétexte, seulement.

Le voyage va se poursuivre jusqu’à ce que l’un de nous deux atteigne le premier sa destination. Finalement, ça a été moi. Elle, elle continuait plus au sud.

Première impression : “Les pièces”

L’arrivée à l’aéroport est un moment pénible. Seule la langue donne le sentiment qu’on est en Grèce. Les panneaux, les annonces au micro, les bribes de conversations attrapées au vol me confirment que je suis arrivé à destination.

Mais l’intérieur de l’aérogare – de toutes les aérogares, dans tous les pays – est un lieu étrange qui ne relève d’aucune catégorie spatiale précise. Un “hyper – lieu”, pour reprendre les termes de Virilio. C’est comme se trouver d’un seul coup dans un non-lieu hors du temps. Comme si l’aérogare constituait une extension de l’avion. Un réceptacle clos qui parcourt le monde.

Cette sensation de lieu décalé m’a poursuivi dans le métro. J’étais à Athènes, je le savais, mais j’avais le sentiment que je n’étais pas encore arrivé dans ma ville. C’était comme si j’évoluais à quelques centimètres au-dessus du sol, comme si je flottais au- dessus de la ville, au hasard, sans toucher terre.

Ce n’est que lorsque je suis sorti dans la rue, mon sac sur le dos et le soleil de midi qui me frappait en plein visage, que j’ai compris que j’étais revenu à Athènes. C’est alors seulement que j’ai réalisé que l’asphalte était brûlant sous mes pieds. J’ai entrepris d’arpenter le centre-ville désert sans chercher à fuir le martèlement de la lumière.

Quand la rue se vide, on dirait que tous les petits détails que la présence des passants remise dans des recoins invisibles refont surface. Comme si leurs corps les écartaient, les repoussaient à l’intérieur des immeubles, les plaquaient sur les murs, les enfonçaient dans le bitume. Mais quand la rue se vide, au cœur du calme et du désœuvrement, tout se réveille de nouveau. La rue ressemble alors à une chambre dans une maison à la campagne. Il y a quelque chose d’inquiétant dans cette métaphore en forme d’oxymore. De dérangeant. Quelque chose qui “ne va pas” dans cette sensation qui unit en un même mouvement l’ouvert et le fermé. Le privé et le public. Quelque chose qui nous interroge.

Si c’était une pièce, l’avenue Stadiou déserte serait le salon abandonné d’un appartement en ville. Calme. Fermé. Comme lorsque les habitants sont partis pour un lointain voyage. Ou que l’appartement n’a pas été habité depuis des années. Un salon accueillant et en même temps étranger. Qui vous donne envie d’ouvrir les tiroirs des commodes.

Et la place Kolokotronis, quelle pièce pourrait-elle être ? Ici, les passants sont légion. L’habitant de cette pièce sera plutôt le sans-abri qui noue ses lacets, assis sur le petit banc au coin de l’avenue Stadiou. Peut- être que cette ceinture négligemment abandonnée au pied de la statue de Charilaos Trikoupis lui appartient, elle aussi. Même la veste violette artistement drapée autour d’une des colonnes du monument. Elle pourrait être à lui, également.

Alors disons que la place Kolokotronis serait une chambre à coucher. Pas au sens métaphorique : une véritable chambre à coucher. L’endroit où le sans-abri, cet homme à l’allure de spectre, se couche le soir et où il laisse ses vêtements aussi naturellement que nous lorsque nous déposons sur le dos d’une chaise avant de nous coucher les vêtements que nous avons enfilés le matin.

Ces derniers temps, toutes les places d’Athènes ressemblent à des chambres à coucher – plus ou moins accueillantes. Peut-être parce que c’est l’été. Peut-être à cause de la torpeur de septembre.

 

Petit-déjeuner dans la pièce des spectres : “Nids”

Le lendemain matin, je suis sorti tôt sur mon balcon. Derrière la pièce où j’écris, la “pièce des spectres”, comme je l’ai appelée dans Une lampe. Je voulais voir la ville d’en haut. Il y a quelque chose dont je n’ai pas parlé dans le livre.

Au-dessus des rues est accrochée une autre ville, une seconde ville. Elle est habitée par des femmes qui vivent en hauteur sur des balcons suspendus aux immeubles comme des nids d’oiseaux. La vie dans les rues glisse en bas, au-dessous de ces nids, et les flâneurs circulent sans aucune idée de ce qui se passe là-haut, sans imaginer les histoires qui se déroulent au-dessus de leurs têtes.

Il m’arrive certains matins de me pencher par- dessus la balustrade de mon balcon et d’épier ces femmes qui vivent seules au-dessus de la ville. La plupart du temps, je saisis au vol l’image d’un visage. Fugitives apparitions, puis tout aussi fugitives disparitions à l’intérieur d’une pièce. Elles sont rares, les fois où une habitante sort le matin sur son nid perché pour jouir quelques minutes du tumulte de ceux qui vivent un peu plus près du sol.

On rencontre peu ces femmes en bas, à hauteur des regards des humains. Elles se cachent derrière des rideaux, des volets, des persiennes ou dans la pénombre des murs. Elles veillent à maintenir les regards à distance.
Les femmes qui vivent perchées dans ces nids, massives, souvent, et constamment en quête d’une tâche domestique, sont à l’opposé du flâneur. Les uns et les autres forment une paire dialectique. Le flâneur se meut avec lenteur dans la ville et cherche à saisir les regards des passants. Ces femmes restent cloîtrées entre quatre murs au-dessus de la ville qui déroule son activité en dessous d’elles. Les passants sont pour elles des points mouvants. Les flâneurs n’imaginent pas que des milliers de paires d’yeux les suivent sans être vus. Bref, les uns et les autres se complètent. Mouvement et immobilité. Vue plongeante et regard tendu vers l’avant. Oubli de soi et intention.

Mais dans les deux cas, le même retour sur soi. La même obstination.

Flânerie dans la ville : “Philosophie du bleu”

À Athènes, l’été est à la fois un bienfait et une véritable torture. La lumière devient insupportable et la température qui ne cesse de monter assèche tout. Le résultat a quelque chose de presque stérilisant. On dirait que plus rien ne peut survivre à la chaleur des jours. Même les couleurs se délavent.

Les gens dans la rue sont peu nombreux et exténués. Recroquevillés sous les ombres éparses. Même les arbres ont l’air démoralisés. De retour d’un voyage lointain, on s’aperçoit tout de suite que les gens sont beaucoup plus fatigués qu’avant. Je ne sais s’il faut le dire ainsi, mais on a l’impression qu’ils sont comme vaincus. La vie continue, la ville fonctionne toujours, mais comme après une grave défaite dont on attend la confirmation : avec lenteur, mauvaise humeur, apathie et cynisme.

Il était tard quand je suis sorti. J’ai marché des heures entières sans prendre une seule photo. La journée était déjà bien avancée. L’après-midi était sans saveur. Bleu délavé. J’ai horreur de cette couleur qui refuse de foncer et se contente de pâlir. Le ciel prend la teinte de nos journées tristes et fatigantes. Bleu délavé.

Ce n’était pas seulement cette flânerie-là qui se colorait de déception. Ce n’était pas parce que je revenais d’un séjour en France. Toutes mes flâneries à Athènes ces derniers temps étaient identiques. Bleues. Ternes. Et à la fin se décolorant complète- ment jusqu’à ce qu’il ne reste plus que du blanc. Le bleu avait l’air blanc.

Et pourtant, imperceptiblement, tout doucement, cette brume bleutée – presque blanche – s’est infiltrée en moi tout l’été, sans discontinuer, jour après jour, de plus en plus dense, jusqu’à remplir mon âme d’un bleu profond. Elle a teint mon être d’un bleu profond. Et j’ai appris à arpenter la ville et à me représenter les choses autour de moi sous une autre couleur. C’est là aussi une faculté, une capacité d’adaptation qui nous vient à force de vivre dans les rues de notre ville.

Jusqu’au moment où je me suis assis pour souffler un peu, en face de deux jeunes filles qui bavardaient, assises sur le perron d’une banque. Et d’un seul coup, la palette de la journée a changé. D’un seul coup, ma flânerie prenait la couleur d’une joie inédite : le bleu jouait à être du jaune. Évidemment, il ne changeait pas de couleur. Le bleu restait bleu. Simplement, la joie était couleur jaune, comme leurs baskets. Je me suis attardé un instant pour observer les jeunes filles et elles ont répondu à mon sourire. Comme si elles étaient en représentation devant moi.

Je l’ai dit, les flâneries d’été finissent par se délaver totalement. Elles ne peuvent demeurer bleues indéfiniment. Et cela est vrai quelle que soit leur couleur. Mais la joie reste toujours jaune. En dehors de cela, rien d’autre n’unit la joie et le jaune.

Je suis passé à l’endroit où A. avait d’ordinaire ses quartiers. Je ne l’ai pas trouvé. J’ai essayé ailleurs – aucun signe de vie. Je me suis souvenu de cette
réflexion que j’avais écrite dans Une lampe, l’hiver précédent, et qui cette fois devenait réalité :

“Au fil de ton trajet dans le centre d’Athènes, tu identifies quelques individus qui vivent, au sens plein du mot, dans la rue. Non seulement ils y dorment, mais c’est au vu et au su de tous qu’ils mènent leur vie. À l’entrée d’une galerie couverte quand, le soir, tu te hâtes de descendre les marches qui mènent à la salle de cinéma. Sur le perron d’une banque, avec une couverture orange soigneusement étalée sur les dalles du trottoir, comme ta mère le faisait quand des invités dorment dans le salon. Devant la vitrine éclairée de la petite librairie française dont, pour cette raison, tu ne regardes plus les nouveautés depuis longtemps. Tous ces visages, tu les connais bien. Chaque fois que tu les croises, tu te répètes, avec soulagement, qu’ils tiennent encore le coup. Et quand tu te rends compte, parfois, que l’un d’eux n’est plus depuis longtemps à son emplacement habituel, tu t’inquiètes et une légère angoisse, absurde, te saisit : « Est-ce qu’il s’en est sorti ? Ses forces ne l’ont-elles pas abandonné ? » Et tu ne sais ce que tu préférerais. Le retrouver demain au même endroit ?”

Simplement, Athènes semble s’être totalement vidée. Ce ne sont pas seulement les sans-abri qui manquent à l’appel, ce sont aussi les flâneurs, les vendeurs à la sauvette, les vagabonds, les junkies, tous ces gens qui vont et viennent, les groupes d’émigrés, les policiers en patrouille, les mendiants… Les spectres de la ville se réfugient dans les cavités des immeubles, à l’ombre des portiques, dans les sous- sols. Comme si la lumière aveuglante les avait fait fuir. Le retour à Athènes en plein été est radical. Le dehors devient le dedans. Le visible se cache. Les histoires, les faits, se déroulent dans les espaces fermés. Celui qui erre dans les rues se mue en témoin silencieux.

Arithmétique orwellienne

Première promenade à Athènes depuis longtemps. Ce mur, en bas de l’avenue Stadiou, m’est apparu comme la métaphore la plus juste de notre présent.

La conscience de la crise (j’utilise à mon tour cette expression si commune) a pris la forme d’une incapacité à rêver. 2 + 2 = 4. Cette austère invocation de la raison signifie plus l’impuissance, apparemment, que la connaissance de soi. L’écart par rapport à l’époque où l’on trouvait des slogans comme “L’imagination au pouvoir” ou “Soyez réalistes, demandez l’impossible” est définitivement infranchissable. Nous vivons maintenant un temps où personne ne s’autorise à rêver d’autres scénarios que ceux permis par l’arithmétique officielle. 2 + 2 =/ 5. Oui, c’est vrai. 2 + 2 n’est jamais égal à 5. Mais pourquoi ai-je le sentiment qu’aujourd’hui nous avons perdu quelque chose que les murs sont les seuls à nous rappeler, avec une telle évidence ?

7. Rien ne change

Une année s’est bientôt écoulée depuis ma dernière déambulation qui a donné Une lampe. Tout ce qui caractérise notre vie ici reste inchangé. La ville se modifie au gré des rythmes cycliques qui lui sont propres. Un déterminisme qui semble indéfectible. Elle nous ignore et nous agresse. Mis à part elle, personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir.

Athènes, 5 octobre 2012.

Une lampe entre les dents, Christos Chryssopoulos

Traduit du grec par Anne-Laure Brisac

© Actes Sud 2013 pour la traduction française

 

Chryssopoulos Christos

Romancier, essayiste et traducteur né en 1968, est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages. Il est en Grèce l’un des écrivains les plus prolifiques et les plus originaux de sa génération. Ses livres, traduits en cinq langues, ont été distingués par des prix en Europe et aux Etats-Unis. Lauréat du prix de l’Académie d’Athènes en 2008, il enseigne au Centre national du livre grec et publie régulièrement des articles de critique et de théorie littéraire. Membre du Parlement culturel européen (ECP), il a fondé et dirige le festival littéraire Dasein, qui réunit tous les ans à Athènes écrivains et artistes de la scène internationale (http://daseinfest.blogspot.com).

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